Octobre 2000
Numéro 21


Écriture libre

 

Marie-France, 16 ans
Polyvalente de Lévis, Lévis - Québec
 

Génération W


Elle s’avance d’un pas décidé sur le trottoir luisant de pluie, seule figure rayonnante à se mouvoir sur l’avenue principale assombrie par des salariés à l’humeur aussi grise que leur imperméable. Son allure déterminée n’est aucunement imputable à l’averse qui s’intensifie. Sa personnalité, depuis toujours détonnante, trancherait encore plus aujourd’hui sur l’arrière-plan de voitures impuissantes à avancer qui se dessine derrière elle, si ces carcasses de métal se voyaient prêter une âme.

L’ondée diluvienne la contraint à trouver refuge dans l’établissement le plus rapproché. Sa chambre, qu’elle avait pourtant pris soin de louer à proximité de l’université, semble située aux antipodes du centre ville. Après un bref coup d’œil jeté sur sa montre, la femme s’impatiente à la vue des larmes qui coulent inlassablement du ciel comme si celui-ci essuyait une peine d’amour inconsolable. Son sourcil gauche se fronce légèrement, signe flagrant de son agacement. Elle recourt à une panoplie de gestes pour exprimer ses émotions: elle tient cette habitude de sa mère depuis sa prime jeunesse.

Dans sa hâte, elle n’avait pas jugé bon de s’attarder à identifier le magasin qui lui accordait asile. Elle se tient dans le portique d’un cybercafé, les vêtements ruisselants de perles d’eau. Elle grommelle intérieurement que, pour la diriger dans une salle d’ordinateurs, il fallait bien que le déluge de Noé lui tombe dessus. Selon elle, ce monde de consommation est bien assez froid ainsi; nul besoin de le quitter pour un univers glacial où les seuls contacts entre les êtres se résument à l’effleurement des touches de leur clavier. Mais ses réticences ne l’empêchent pas de sourire chaleureusement au jeune homme qui s’empresse de la guider vers une table. Un nouvel employé, à n’en pas douter, sa maladresse le trahissant d’une façon évidente. Un simple coup d’œil au gérant jaugeant l’habilité de son nouveau protégé la convainc de lui accorder une chance. Elle se laisse docilement mener vers un terminal et commande une boisson chaude. Puis, elle tourne résolument le dos à l’appareil, lui refusant toute attention. Son regard croise alors celui d’une dame dans la soixantaine qui lui adresse un hochement de tête furtif avant de river de nouveau ses yeux à l’écran. Elle semble très émue, elle pleure même. Ses doigts exécutent une dernière danse et elle se lève, fixant de ses prunelles embuées la jeune étudiante. Quelques paroles réussissent à s’échapper de ses lèvres figées en un sourire éclatant: "Ma petite-fille vient de naître! Je suis la grand-maman d’une délicate Italienne de six livres!". La fille bredouille un "félicitations" confus, trop impressionnée par tant de bonheur pour user de toute sa raison. La vieille dame aux cheveux blancs ne paraît pas s’en préoccuper. Un apparent système de défense lui bouche les oreilles, l’empêchant d’assimiler toute autre information de crainte que le cœur ne puisse pas suivre. Ses jambes donnent l’illusion d’être remplacées par des ailes, car elle vole plutôt qu’elle ne marche vers la sortie. Le propriétaire lui donne gentiment une poignée de main chaleureuse, semblable à celle offerte à un ami de longue date.

Le garçon de table la tire de sa rêverie en lui adressant la parole: "Vous la connaissiez?" Elle répond par la négative. Il enchaîne: "Elle souffre de surdité, vous savez. Son fils a pris l’habitude de communiquer avec elle par messagerie directe. Remarquez, tous les internautes ne bénéficient pas d’un ordinateur à domicile". Elle lui confirme qu’elle se trouve dans cette situation, n’ayant jamais consenti à naviguer sur le web. L’air incrédule de l’adolescent, comparable à peu de différences près à celui d’un adepte devant une impie, l’achève. Elle se rend finalement compte que communiquer grâce à Internet présente peut-être un bon côté. La démonstration de la dame âgée récemment grand-mère a également contribué à sa reddition. L’initié l’introduit alors dans ce qu’elle trouve convenable d’appeler "une salle de bavardage".

Une fois seule avec l’appareil, elle choisit l’Angleterre comme pays d’origine de son interlocuteur. Elle songeait à cette région comme destination d’affaires après ses études. Rien de mieux pour s’adapter aux Anglais que de "discuter" avec eux. Elle entame la conversation avec un certain Michael. Ce nom n’annonce rien de désaxé, de bizarre, de dérangeant. Un nom angélique, en fait.

Lorsqu’elle sort du café, il ne pleut plus depuis longtemps. Les pavés humides sentent bon, le soleil couchant se mire dans les flaques d’eau rosées. Une légère brise lui soulève les cheveux. Dans un mois, ses pas résonneront dans les rues de Londres, où elle retrouvera son "ange". Mais elle ne le sait pas encore. Tout comme elle ignorait que le pouvoir d’influence d’un orage, l’abri providentiel d’un café moderne, l’élan de bonté pour une nouvelle recrue et la joie d’une aïeule modèleraient son existence et par conséquent, la mienne. Tant de circonstances et de coïncidences pour une jeune fille qui se croit maître de son destin. Cependant, d’ici à ce qu’ils se rencontrent, je l’accompagnerai, elle, cette femme qui un jour me donnera naissance.

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