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Génération
W
Elle
savance dun pas décidé sur le trottoir
luisant de pluie, seule figure rayonnante à se mouvoir
sur lavenue principale assombrie par des salariés
à lhumeur aussi grise que leur imperméable. Son
allure déterminée nest aucunement imputable à
laverse qui sintensifie. Sa personnalité,
depuis toujours détonnante, trancherait encore plus
aujourdhui sur larrière-plan de voitures
impuissantes à avancer qui se dessine derrière elle, si
ces carcasses de métal se voyaient prêter une âme.
Londée diluvienne la contraint à trouver refuge
dans létablissement le plus rapproché. Sa
chambre, quelle avait pourtant pris soin de louer
à proximité de luniversité, semble située aux
antipodes du centre ville. Après un bref coup
dil jeté sur sa montre, la femme
simpatiente à la vue des larmes qui coulent
inlassablement du ciel comme si celui-ci essuyait une
peine damour inconsolable. Son sourcil gauche se
fronce légèrement, signe flagrant de son agacement.
Elle recourt à une panoplie de gestes pour exprimer ses
émotions: elle tient cette habitude de sa mère depuis
sa prime jeunesse.
Dans sa hâte, elle navait pas jugé bon de
sattarder à identifier le magasin qui lui
accordait asile. Elle se tient dans le portique dun
cybercafé, les vêtements ruisselants de perles
deau. Elle grommelle intérieurement que, pour la
diriger dans une salle dordinateurs, il fallait
bien que le déluge de Noé lui tombe dessus. Selon elle,
ce monde de consommation est bien assez froid ainsi; nul
besoin de le quitter pour un univers glacial où les
seuls contacts entre les êtres se résument à
leffleurement des touches de leur clavier. Mais ses
réticences ne lempêchent pas de sourire
chaleureusement au jeune homme qui sempresse de la
guider vers une table. Un nouvel employé, à nen
pas douter, sa maladresse le trahissant dune façon
évidente. Un simple coup dil au gérant
jaugeant lhabilité de son nouveau protégé la
convainc de lui accorder une chance. Elle se laisse
docilement mener vers un terminal et commande une boisson
chaude. Puis, elle tourne résolument le dos à
lappareil, lui refusant toute attention. Son regard
croise alors celui dune dame dans la soixantaine
qui lui adresse un hochement de tête furtif avant de
river de nouveau ses yeux à lécran. Elle semble
très émue, elle pleure même. Ses doigts exécutent une
dernière danse et elle se lève, fixant de ses prunelles
embuées la jeune étudiante. Quelques paroles
réussissent à séchapper de ses lèvres figées
en un sourire éclatant: "Ma petite-fille vient de
naître! Je suis la grand-maman dune délicate
Italienne de six livres!". La fille bredouille un
"félicitations" confus, trop impressionnée
par tant de bonheur pour user de toute sa raison. La
vieille dame aux cheveux blancs ne paraît pas sen
préoccuper. Un apparent système de défense lui bouche
les oreilles, lempêchant dassimiler toute
autre information de crainte que le cur ne puisse
pas suivre. Ses jambes donnent lillusion
dêtre remplacées par des ailes, car elle vole
plutôt quelle ne marche vers la sortie. Le
propriétaire lui donne gentiment une poignée de main
chaleureuse, semblable à celle offerte à un ami de
longue date.
Le garçon de table la tire de sa rêverie en lui
adressant la parole: "Vous la connaissiez?"
Elle répond par la négative. Il enchaîne: "Elle
souffre de surdité, vous savez. Son fils a pris
lhabitude de communiquer avec elle par messagerie
directe. Remarquez, tous les internautes ne bénéficient
pas dun ordinateur à domicile". Elle lui
confirme quelle se trouve dans cette situation,
nayant jamais consenti à naviguer sur le web.
Lair incrédule de ladolescent, comparable à
peu de différences près à celui dun adepte
devant une impie, lachève. Elle se rend finalement
compte que communiquer grâce à Internet présente
peut-être un bon côté. La démonstration de la dame
âgée récemment grand-mère a également contribué à
sa reddition. Linitié lintroduit alors dans
ce quelle trouve convenable dappeler
"une salle de bavardage".
Une fois seule avec lappareil, elle choisit
lAngleterre comme pays dorigine de son
interlocuteur. Elle songeait à cette région comme
destination daffaires après ses études. Rien de
mieux pour sadapter aux Anglais que de
"discuter" avec eux. Elle entame la
conversation avec un certain Michael. Ce nom
nannonce rien de désaxé, de bizarre, de
dérangeant. Un nom angélique, en fait.
Lorsquelle sort du café, il ne pleut plus depuis
longtemps. Les pavés humides sentent bon, le soleil
couchant se mire dans les flaques deau rosées. Une
légère brise lui soulève les cheveux. Dans un mois,
ses pas résonneront dans les rues de Londres, où elle
retrouvera son "ange". Mais elle ne le sait pas
encore. Tout comme elle ignorait que le pouvoir
dinfluence dun orage, labri
providentiel dun café moderne, lélan de
bonté pour une nouvelle recrue et la joie dune
aïeule modèleraient son existence et par conséquent,
la mienne. Tant de circonstances et de coïncidences pour
une jeune fille qui se croit maître de son destin.
Cependant, dici à ce quils se rencontrent,
je laccompagnerai, elle, cette femme qui un jour me
donnera naissance.
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